Cet article sera le plus douloureux car le plus court à écrire. La lecture du résultat final laissera certainement transparaitre le fait qu’il a été écrit par strates successives, à la manière d’un mille feuilles. Mais il y aura des retours en arrière, des corrections, des approfondissements. On ne ressort pas ses 9 premières années d’un coup ! Il y aura ici les souvenirs qui me restent, chronologiquement, les conséquences que j’ai pu aujourd’hui identifier viendront plus tard dans un autre article.
Balade en vélo en forêt de bercé, mon vélo ne freine plus, je lui dis qu’il est foutu. En fait le guidon a fait un tour sur lui-même, enroulant les câbles de frein. Mon père « déroule » le guidon et me dit « c’est pas plutôt toi qui est foutu ? » avec un sourire. Enfin, je ne me souviens plus du sourire…
Première fois où je monde à l’avant de la voiture, on va chercher un vélo de course orange Eddy Merckx pour moi chez des amis. Je me sens fier comme pas permis.
Balade en vélo vers Poncé avec mon père, mon frère et moi. Dans une grande ligne droite, il se met à accélérer, accélérer… j’essaie de suivre, mais rapidement je me fais largement distancer. Ce n’était qu’un sprint, il nous attendait au bout de la route, mon frère à joué le jeu, moi je l’ai très mal pris.
Un des nombreux retours de l’hôpital pour transfusion. A avoir été trop protégé de la maladie, je ne sais pas ce qui est en train de se passer. Je leur demande en souriant « alors c’était bien ? » comme si ils revenaient du cinéma. Je ne me souviens plus exactement de leur réponse, je ne saurais la décrire. De la tristesse, de l’énervement, du désespoir, et en même temps la tentative de continuer à jouer le jeu, pour nous préserver. Le son s’est effacé de ma mémoire, mais pas l’image. Cette scène a dû se produire vers la fin. Il n’a plus de lèvres, elles sont tellement blanches qu’on les distingue à peine. La peau du visage est tout aussi pâle, les traits sont tirés. Le blanc des yeux est jaune comme de la pisse. Pour moi aujourd’hui c’est ça, le visage de la mort…
Chahutage avec ma sœur dans sa chambre, mon père essaie de dormir à côté. On fait trop de bruit, il vient nous gronder. Il met une fessée à ma sœur, difficilement. Il lève le bras pour m’en mettre une, mais s‘effondre sur le sol. Il repart en rampant, se tenant le ventre, en gémissant qu’il a mal. Quand je cherche un souvenir de mon père, c’est toujours celui-là qui me revient en premier. Le cerveau est bien cruel parfois…
Il est dans le lit en bas, il se repose, c’est peu de temps après le chahutage, on doit lui demander si on peut aller à la piscine. Il dit oui du bout des lèvres, il semble absent. Il décèdera quelques jours plus tard alors que nous avons été tous les trois envoyés chez ma tante « en vacances ». J’ai longtemps cru avoir été responsable de ça…
Un souvenir qu’on m’a raconté, mais dont je n’ai pas gardé de traces dans ma mémoire. Juste avant de partir pour Poncé, juste avant son dernier voyage pour l’hôpital d’où il ne ressortira pas vivant, on le sert dans nos bras pour lui dire au revoir, sans savoir de quoi il en retourne. Il a un geste de retrait, à cause de la douleur. Ma mère lui en voudra toute sa vie de nous avoir laissé cette dernière image, résumant à elle seule le combat qu’il n’a pas voulu mener, même pour ses enfants, face à la maladie. Mais peut-on reprocher quoi que ce soit à un homme condamné à mourir à petit feu ? Nous, fort heureusement, avons oublié ce moment…
Poncé, le jour du décès. Ma tante nous appelle à l’étage, elle pleure à grosses larmes. Elle nous sert, mon frère et moi, dans ses bras. On pleure aussi, mais déjà je ressens en moi le besoin d’intérioriser, de vivre la douleur seul. Je n’ai que 9 ans, mais je suis déjà comme ça, ou alors justement, je commence à l’être. Mon frère dit en pleurant « je voulais justement lui rendre son ordinateur ». Moi je pense « il vient de mourir et c’est à ça que tu penses ??? C’est bien le moment ». Quelque chose se casse entre nous. Je descends dans la salle à manger. Ma sœur joue à un jeu de société, elle semble ne rien comprendre. En face, mon grand père tente de garder la face, mais il pleure à grosses larmes. Là aussi, insidieusement, quelque chose se casse. Elle me dira plus tard qu’elle s’en veut encore de n’avoir pas compris, à 4 ans…
Poncé, le jour du décès. Ma mère revient de l’hôpital. Elle a les larmes aux yeux. On tient 3 secondes, puis on se serre dans les bras en pleurant. Elle me dit « ça va aller, on va y arriver ». Je ne sais toujours pas si c’est pour nous ou pour elle qu’elle a dit ça. Moi bêtement, je lui demande « mais tu vas te remarier ? » C’est fou ce qu’on peut être con quand on est petit.
Un autre souvenir qui est sorti de ma mémoire, mais qui a marqué ma mère, et lui a fait comprendre que le sujet sera toujours dur à évoquer avec moi. On joue à la balle, ou au loup, je ne sais plus. En tout cas on joue dehors, à Poncé, peu de temps après le retour de ma mère de l’hôpital, après le décès. Ma mère voit dans le regard de mon frère de la connivence, il a compris qu’il faut jouer le jeu, que la vie continue. Moi j’ai 4 ans de moins, je ne veux pas faire semblant… mais j’ai oublié, tant mieux peut être.
Jour de la crémation, ma sœur et moi restons dans la voiture pendant la cérémonie, pour mon frère je ne sais pas. On ne comprend pas trop ce qui se passe, on n’a pas envie de comprendre, ni de parler. Je crois que ma tante Françoise reste avec nous, je crois…
Un dernier souvenir de mon père, si je puis dire. Quelques années plus tard, au lycée, la curiosité me fait chercher l’urne funéraire. Je l’ouvre. A l’intérieur, un cylindre en aluminium, que j’extraits et que j’ouvre à son tour. A l’intérieur, des cendres. Je regarde, et je referme le tout. Je suis sur le bureau de ma mère, en ouvrant le cylindre des cendres sont tombées sur le bureau. Je m’apprête à machinalement essuyer ça comme on enlève les miettes d’une table. J’arrête mon geste, je me fige quelques secondes, j’enlève les cendres. Je remets l’urne à sa place.
Et c’est malheureusement tout ce qu’il me reste de mon père, mon cerveau a fait le vide, comme pour me protéger. J’ai des souvenirs de voyages où je sais qu’il était là, mais sa présence s’est effacée. De même, je sais qu’il m’a montré énormément de chose dans son petit bureau, mais quand j’essaie de me souvenir, celui-ci reste désespérément vide. Je suis rentré dans un long processus de distanciation vis-à-vis des gens, surtout de ma famille.
« A quoi bon s’attacher aux gens si c’est pour souffrir autant quand ils s’en vont »
Cette phrase résume à elle seule toute mon adolescence. Mais ça sera pour une prochaine fois.